L'ORGANISATION MILITAIRE AU MOYEN-AGE

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L'ORGANISATION MILITAIRE AU MOYEN-AGE

Message par lebeaujus le Dim 8 Mai - 7:24

L'ORGANISATION MILITAIRE AU MOYEN-AGE

D'APRES DES DOCUMENTS INÉDITS

PAR M. LÉON MÉNABRÉA.

En lisant les chroniques du XIIIe et du XIVe siècles on est loin de se former une idée exacte de ce qu'étaient
les armées féodales on s'imagine généralement qu'elles se composaient d'un plus ou moins grand nombre de combattants, marchant presque sans tactique, sans ordre, ne respirant les uns que le pillage les autres que la gloire chevaleresque et se ruant sur l'ennemi comme feraient des aigles sur leurs proies. On ne soupçonne pas même qu'il pût exister chez elles ombre d'administration financière on se les figure semblables à ces tourbillons que le vent dissipe aussi vite qu'il les amoncèle. C'est là qu'est l'erreur c'est là du moins qu'est l'erreur commune.

Pour contribuer à détruire cette préoccupation j'ai choisi parmi les faits encore inédits de l'histoire de la Savoie deux événements importants le siège du château de Corbières par le comte Amé V, en 1321 et l'occupation du Faucigny par le Comte-Vert en 1355.
C'est dans la précieuse comptabilité des anciens trésoriers de guerre, existante à Turin aux archives de la Chambre des Comptes, que j'ai puisé les éléments de ce travail. En parcourant ces documents curieux, on saisit en quelque sorte le moyen-âge sur le fait ici la poésie du récit n'est que le résultat de l'exactitude des chiffres. Aux deux notices que je viens d'indiquer j'en ajouterai une troisième, où l'on trouvera des détails sur la nature des machines de jet employées avant l'introduction des armes à feu.

PREMIÈRE NOTICE.

SIÈGE DU CHATEAU DE CORBIÈRES, PAR AMÉ V, COMTE DE SAVOIE.

Parmi les hauts faits du comte Amé V, surnommé le "Grand", le siège du château de Corbières qui au dire d'une chronique contemporaine, dura cinq semaines et trois jours, est assurément un des plus remarquables. En 1321 ce prince, après avoir puni le dauphin Guigues VIII de ses perfidies, après lui avoir enlevé, entre autres, la place importante de Saint-Germain-d'Ambérieux en Bugey, voulut tirer aussi vengeance d'Ame III comte de Genève, qui s'était comporté à son égard en feudataire
déloyal et résolut de lui ôter de vive force une des meilleures forteresses du pays de Gex. Tous les détails de cette entreprise, notamment ceux qui se rapportent à la partie matérielle de l'expédition sont consignés dans le compte de Guillaume de Châtillon commencé le 17 novembre 1321 et fini le 28 décembre suivant. Je vais en essayer l'analyse.

Personne n'ignore qu'au moyen-âge il n'existait nulle part de troupes permanentes, et que les armées ne se formaient jamais que pour le besoin du moment. Aussitôt que le cas de guerre arrivait on envoyait aux vassaux nobles et non nobles des messagers chargés de leur notifier l'ordre de se rendre à jour fixe dans le lieu où devait s'effectuer le départ des cavalcades. Là se trouvaient les maréchaux en présence de qui chaque homme d'armes se soumettait à la formalité de la montre. On appelait montre (monstra mostra) l'exhibition que le nouveau-venu faisait de ce qui constituait son adoubement, son équipement. Chevaux harnais lances épées heaumes hauberts tout était minutieusement examiné estimé décrit inventorié. Ces inventaires consignés sur des carnets ad hoc servaient ensuite à déterminer le montant des dommages dus à ceux qui disaient avoir éprouvé des pertes.

Lorsqu'Amé V eut décidé d'aller mettre le siège devant le château de Corbières, il fit principalement appel à la noblesse du pays de Vaud du Vallais du Val-d'Aoste, du Chablais et du Bugey c'est-à-dire aux feudataires les plus voisins de la place qu'il se proposait d'emporter. Le document où je puise les matériaux de ce mémoire contient le tableau nominatif de tous ces seigneurs ils sont au nombre de 350 parmi lesquels on remarque plusieurs bannerets tels que Rodolphe de Neuchâtel Richard d'Oron Pierre de Gruyères Louis de Cossonnay Mermet de Blonay Richard de Vufflens Pierre de la Beaume Jean de Villars Guillaume de Pontverre, Jean de la Tour, Henri de Rarogne, Jacquet de Quart.

Ces bannerets prenaient qui dix qui douze qui quatorze sols de Vienne par jour. Le salaire journalier des autres gens-d'armes était réglé ainsi que suit à tout homme ayant un cheval et un roncin cinq sols à tout homme ayant un coursier, trois sols. Vingt deniers de Vienne correspondaient alors à un denier gros tournois le denier gros tournois pouvait valoir 2 francs 18 centimes et 60 millièmes de notre monnaie, par relation au prix du blé ce qui donne, pour le sol de Vienne lyonnais qui est celui dont il s'agit ici 1 franc 31 centimes et 16 millièmes. Quant à la distinction des chevaux en grands chevaux ou chevaux de bataille, coursiers ou chevaux de course, et roncins ou chevaux de voyage, on la trouve assez généralement établie à cette époque dans notre pays cependant on confondait parfois le coursier avec le grand cheval. La dépense totale des bannerets et gens d'armes qui intervinrent au siège du château de Corbières fut de 3,468 livres et 18 sous de Vienne, près de cent mille francs.

Outre les seigneurs dont j'ai parlé l'armée d'Aymé V comptait quarante arbalétriers à pied salariés chacun à raison d'un denier gros tournois par jour, et deux arbalétriers à cheval à qui l'on donnait le double. Ces arbalétriers, venus de Berne faisaient d'ordinaire la garde autour des engins, des couillards, des truies et autres machines de guerre et lorsqu'ils y passaient la nuit on leur accordait une indemnité.

Venaient ensuite les clients (clientes) ou gens des communes c'est le pays de Vaud qui les fournit en voici l'énumération

Moudon 565 – Romont 500 – Roue 300 – Les Clefs 256 – Yverdon 562 – Morges, 337 - Mont 214 Prangins et Nyon, 280 Neuchâtel, 200 Belmont, 300 Payerne, 60 Morat, 42 Tour-de-Peil 37 – Chastel 56.
Total 3,709.

Tous ces combattants, armés irrégulièrement, ou plutôt à moitié armés, marchaient sous les bannières de leurs communes respectives ils recevaient une paie qui variait suivant le lieu d'où ils étaient partis. Ceux de Moudon de Romont, de Roue, des Clefs, d'Yverdon, de Chastel et de Tour-de-Peil, prenaient six deniers genevois par jour ceux de Morges de Mont de Prangins et de Nyon, huit ceux de Neuchâtel, de Belmont, de Payerne et de Morat dix.

Douze deniers et demi de Genève équivalaient, en ce temps-là, à un denier gros tournois le denier de Genève faisait donc environ 18 centimes et 20 millièmes de notre monnaie.

Mais comme en vertu des franchises octroyées aux villes, les habitants de ces mêmes villes ne pouvaient être retenus au service militaire que pendant un laps de temps très court, il fallait, passé ce terme, les payer plus cher, afin de les décider à rester.

Choisissons l'exemple des clients de Moudon.
Ils sont au nombre de 565.
Du 23 au 25 novembre ils prennent six deniers..
Du 25 au 27 huit deniers.
Du 27 novembre au 6 décembre dix deniers. La plupart alors ont déjà disparu il n'en reste que cent. Le 7 décembre il n'en reste que soixante-et-dix. Neuf jours après il n'en reste que onze avec le ménétrier ou joueur de sambuque qui les accompagne le taux du salaire est toujours de dix deniers.

Des particularités absolument semblables se reproduisent aux articles qui concernent les clients des autres localités.

A la suite des gens des communes on trouve mentionnés quatre chirurgiens (silorgici) rétribués à raison de quatre sols de Vienne par jour pour chacun d'eux et un valet (pro se et valleto). Ce sont maître Hugon et maître Etienne, de Chambéry maître Pierre, de Saint-Maurice, et maître Gallican-le-Lombard.
Les sommes employées au paiement des arbalétriers des clients et des chirurgiens forment dans le compte du trésorier les trois totaux ci-après
50 sols et 4 deniers gros tournois.
1,287 livres 19 sous et 7 deniers de Genève.
22 livres viennoises.

Le tout faisant en monnaie actuelle plus de 58,000 fr. Nous arrivons à la partie essentielle de ce mémoire celle qui concerne, à proprement parler le siège de la place et les travaux occasionnés par cette entreprise. Il faudrait de' longues pages pour décrire l'immense variété des machines qui, avant l'invention de la poudre, étaient employées à abattre ou à escalader les murailles et à porter la terreur parmi les assiégés.
La première catégorie se composait de machines connues sous la dénomination générique d'engins ( ingénia ) lesquelles jetaient de grosses pierres et souvent même des quartiers de roc au dire de quelques chroniqueurs et comprenaient les nombreuses familles des couillards des carabuges, des truies, des mangonneaux, des fondèfles, des bricolles, des volants, des trébuchets, des pierriers, des perdriaux, des mauvoisins etc. Dans la seconde on comptait ces autres machines au large ventre couvertes de gros cuirs et appelées vignes ou chats que l'on approchait des remparts et où les assiégeants se plaçaient afin de pouvoir creuser des mines ou mettre en jeu le bélier. A la troisième appartenaient ces énormes tours roulantes dites bastilles ou beffrois, qui s'élevaient parfois à une hauteur supérieure à celle des murs et d'où l'on faisait pleuvoir sur les ennemis une grêle de projectiles. Je ne parle pas maintenant des manteaux (manlelli) grands pavois en bois qui servaient à protéger les engins à masquer les arbalètes à tour et les espringalles, à abriter les gens de trait je ne parle pas des échelles, dont la forme variait presque à l'infini, et qui en de certaines occasions devaient offrir accès à quatre hommes de front je ne parle pas enfin de ces inventions compliquées, où tout se trouvait en quelque sorte réuni
espèces de forteresses ambulantes dues à l'étonnante fécondité des ingénieurs de ce temps-là. Je passe aux spécialités qui se rapportent au siège du château de Corbières.

Les comptes de Guillaume de Châtillon mentionnent d'abord 17 livres genevoises dépensées pour payer le loyer de quatorze barques munies chacune de neuf rameurs, chaque rameur prenant huit deniers par jour, et le frêt de chaque barque coûtant pareille somme lesdites barques employées à transporter d'Evian à Genève et à Versoy, le fût de plusieurs engins, truies. “
chats beffrois, manteaux et échelles nécessaires à l'expédition.

Plus 54 sols genevois pour le loyer de deux bateaux portant chacun dix mariniers et destinés au voiturage d'une quantité considérable de ferrailles de chanvre de cordes, de cuirs de suif, de graisse, de chandelles et autres accessoires. Sur ces bateaux ou plutôt sur ces galères qui voguaient à voiles et à rames, furent embarqués un certain nombre de fàvres ou ferrandiers d'artilleurs et de cordiers.

Plus, 30 sols pour le loyer de deux autres bateaux gréés et manoeuvrés comme les précédents, et sur lesquels on entassa toutes les pièces d'un grand beffroi qui devait être dressé devant la place.

Lorsque les engins dont je viens de parler arrivèrent à Versoy il se trouva là un ingénieur en chef nommé Bret qui assisté d'ingénieurs subalternes, les examina soigneusement, et indiqua les réparations qu'il fallait y faire.

Dans l'intervalle, des forges s'étant établies dans le même lieu ou aux environs des légions d'ouvriers se mirent à y fabriquer force carreaux d'arbalètes force crocs pieds-de-chèvre et épieux, et à préparer en général tous les instruments que les éventualités pouvaient rendre utiles.

Ailleurs des compagnies de charpentiers s'occupèrent à construire de nouveaux engins ou à réparer les anciens; le marteau et la hache retentissaient de toutes parts. Ces travaux achevés, il fallut songer au transport des machines depuis Versoy et Genève jusque sous les mur du château de Corbières on y employa plus de trois cent soixante et dix voyages faits avec de gros chariots attelés de bœufs de mules de cavales et de roncins.
Parmi les munitions de guerre qu'on dut se procurer en ces circonstances outre celles qui venaient d'Evian je trouve portés en ligne de compte une masse énorme de cordes achetées à divers prix je ne sais combien de quintaux de graisse ou de suif, 28,000 chandelles et 94 lanternes, destinées, selon toute apparence, à l'éclairage du camp, ou peut-être aussi à quelque attaque nocturne; je trouve encore 15,100 fers de carreaux d'arbalètes payés 35 sols genevois le mille et 6,420 carreaux empennés, valant 41 sols et 8 deniers le mille; plus, 11 douzaines de parchemins pour empenner lesdits carreaux. et le salaire de trois artilleurs employés à cette opération.
Voici maintenant l'énumération des machines qui furent amenées au pied du château

Une truie venue de Gex appelée la truie de Gex (troia de Getz).
Une truie venue de Genève appelée la truie de Genève (troia de Gebennis).
Une truie venue de Villeneuve appelée la truie de Villeneuve (troia de Villanova).
Une truie appelée la truie du seigneur Pierre de Longecombe (troia domini Petri de Longacomba).
Un grand engin fabriqué par,maître Jean de Monthey (ingenium magistri Johannis de Monlhey).
Un autre grand engin fabriqué par maître Gauthier (ingenium magislri Gallerii )
Un engin de force médiocre fabriqué par maître Michel de Benevis (ingenium magislri Michaeîis de Benevis).
Un autre engin de force médiocre, fabriqué par maître Jaquet Malliet ( ingenium magistri Jaqueli Wallicli).
Un cinquième engin apporté de Gex appelé engin de Gex (ingenium de Getz).
Un chat pour les mineurs (calus minatorum).
Un chat pour le bélier (catus borre).
Un grand beffroi (magnum berfredum )
Un petit beffroi (parvum berfredum).
Un certain nombre d'échelles (scale).
Un certain nombre de grosses arbalètes à tour ou à corne ( baliste de cornu)
Un certain nombre d'espringalles (expringalle). Un certain nombre de manteaux pour couvrir les engins, les arbalètes et les espringalles et pour protéger les mineurs.

Ainsi que je l'ai dit précédemment, les truies et les engins lançaient des pierres les arbalètes à tour projetaient de gros dards carrés appelés carreaux les espringalles se chargeaient indifféremment de pierres, de dards simples, de dards enflammés etc.

L'extraction et la taille des pierres destinées aux truies et engins occupent, dans le compte du trésorier Guillaume de Chatillon une place importante. On ouvrit une carrière proche du camp une quantité considérable d'ouvriers y furent envoyés ils en tirèrent plusieurs milliers de grosses pierres qu'ils taillèrent en forme de gros boulets, et transportèrent ensuite auprès des machines ce transport exigea plus de mille voyages faits avec des charriots attelés de hèles de somme. bœufs mulets ou chevaux.

On se servait au moyen-âge du principe du levier et du contrepoids comme agent moteur des grosses armes neuroballistiques on obtenait souvent par ce moyen des effets extraordinaires le projectile se mettait dans une forte poche en cuir appelée fonde ou fronde de l'engin (fonda, fronda ingenii). Or, je trouve qu'au siège dont je fais l'histoire, ou acheta, pour ces frondes, soixante et treize cuirs rouges, de la valeur en tout de 52 liv. 2 sols et 5 deniers de Genève, et tente-neuf peaux blanches arrivant au prix total de 5 liv. 14 sols et 6 deniers. Trente-deux couseurs, outre un couseur en chef rétribué à raison de douze deniers par jour, sans compter sa nourriture furent employés à ce travail.

Le chat (catus) était une cage ambulante que l'on poussait au pied des remparts on établissait dans son intérieur le bélier et les mineurs. Il paraît que les deux chats qu'Amé V fit conduire au siège du château de Corbières avaient des dimensions colossales la couverture de chacun d'eux exigea près de cinquante peaux de bœufs crues et saignantes cela formait un abri impénétrable.

Dans l'un de ces chats on logea les mineurs, et dans l'autre on accrocha le bélier.
Les maîtres mineurs au nombre de huit venaient de la Suisse-Allemande ils creusèrent sous les portes de la forteresse une mine profonde où ils entassèrent de la poix, du souffre et de vieux quartiers de lard (bacones) apportés de Genève puis ils y mirent le feu. Pour amener le premier chat auprès des murailles on pratiqua une tranchée qui fut faite par les gens des communes. Quant au bélier ou bourre (borra) qui faisait partie du second chat, il fut manœuvré par les clients de Moudon et de Romont cet instrument consistait en une grosse poutre à tête d'airain dont on frappait horizontalement de grands coups contre les murs de la place.

Dépense totale du chat-aux-mineurs 108 liv. 9 sols et 10 deniers genevois 13 liv. 11 sols et 11 deniers gros tournois.

Dépense totale du chat-au-bélier 64 liv. et 15 sols genevois 77 sols et 10 deniers gros tournois. J'arrive à ce qui concerne les deux beffrois. Il paraît que c'est principalement à l'attaque de la plus haute tour du château qu'on employa ces énormes machines garnies d'hommes de guerre lançant des projectiles destructeurs. et ayant à leur disposition des crampons des échelles et des ponts volants. Il fallut cent clients pour traîner l'une de ces bastilles roulantes jusqu'au lieu de sa destination. Chacun des engins que je viens d'énumérer était placé sous les ordres d'un capitaine ou gouverneur expérimenté et intrépide qui en dirigeait les mouvements. Le compte de Guillaume de Chatillon nous a conservé les noms de ces personnages qui appartenaient presque tous à d'anciennes et nobles familles.

Truie de Gex gouverneur Jean de Bagnol.
Truie de Genève gouverneur Jacques de Bordeau.
Truie de Villeneuve gouverneur Antoine Girod de Villeneuve.
Truie du seigneur Pierre de Longecombe gouverneur, Guigues de Saint-Apre.
Engin de maître Jean de Monthey gouverneur maître Jean de Monthey lui-même.
Engin de maître Gauthier Jean Reynard châtelain de Chillon.
Engin de Michel de Benevis gouverneur, Rolet Tavel.
Engin de Jacques Mallet gouverneur Raymond d'Alinge.
Engin de Gex gouverneur, Conon de Chastenay.
Chat-aux-mineurs gouverneur Jean de Blonay.
Chat-au-bélier gouverneur, Mermet d'Arbignon.
Grand beffroi gouverneur, Jacques de Bordeau, déjà nommé.
Petit beffroi Espringalles recteurs, Guy de Saix et Jean de Marin.
Arbalètes à tour recteur Jean de Rougemont.
Ces capitaines gouverneurs régents ou recteurs prenaient tous un salaire proportionné à l'imporlance de leur emploi respectif. Ils obéissaient au jeune prince Aymon de Savoie, fils cadet du comte Amé V. Avec de tels hommes le château de Corbières bien que défendu courageusement, ne pouvait résister il fut pris le 27 décembre de l'année 1321 après cinq semaines et trois jours de siège.

Dépenses relatives à la construction à la réparation au transport et à la mise en jeu des machines .ainsi qu'à l'achat des munitions de guerre 1,730 liv. 15 sols et 5 deniers genevois 50 liv. 12 sols et 9 deniers gros tournois en monnaie actuelle, plus de cent mille francs. Sommes payées à l'occasion de l'expédition dont il s'agit par le trésorier de guerre Guillaume de Chatillon 3,490 liv. et 17 sols de Vienne 3,018 liv. et 15 sols de Genève 63 liv. 7 sols et 1 denier gros tournois lesdites sommes faisant en monnaie moderne les trois totaux ci-après

91,572 fr.

131,859

33,238

Total général 256,669 fr.

Pour être parfaitement exact, il faudrait pouvoir ajouter à ces chiffres le montant des dépenses faites par le comte Aimé V lorsqu'il dirigeait ce siège en personne ainsi que par son fils le prince Aymon qui l'accompagnait, et les gens de leur hôtel.

SECONDE NOTICE.

OCCUPATION DU FAUCIGNY PAR LE COMTE-VERT.

La maison de Savoie possédait jadis en Viennois des
terres considérables; les châteaux de Septème, de Saint-
Georges-d'Espéranche de Saint-Jean-de-Bournay de
Falavier, de Vulpillière, de St-Symphorien, de Chabouz,
de Bocsozel de Jonnages etc. étaient sa propriété.
Elle comptait dans le cœur même du Dauphiné de nombreux vassaux, et causait ainsi de continuelles' inquiétudes aux dauphins de Vienne, qui avaient bien de la peine à se défendre contre ses continuelles agressions. D'autre part, les dauphins, maîtres du Faucigny et de la chàtellenie d'Hermance en Chablais sur les bords du lac de Genève, ne laissaient pas que de donner de ce côté-là, beaucoup de souci à leurs adversaires.
En 1349, le dauphin Humbert II céda ses états au roi de France.

Amé VI comte de Savoie surnommé le Comte-Vert, comprit en politique habile combien il lui importait d'éloigner tout motif de querelle tout sujet de discussion avec son nouveau voisin il proposa l'échange du Faucigny contre ce qui lui appartenait en Viennois.

Cet échange fut conclu le 5 janvier 1354.
A peine signé l'on s'aperçut que la France y perdait énormément, et que le subtil Savoyard remportait tout l'honneur, et qui mieux est tout le bénéfice de cette négociation.

Ecoutons là-dessus Mathieu Thomassin, qui, moins d'un siècle après écrivait son Registre dalphinal, par les ordres du dauphin qui fut plus tard le célèbre Louis XI.
Ce précieux ouvrage fait partie des manuscrits de la bibliothèque publique de Grenoble.

Messire Aymé, conte de Savoye appelé le Conte-Vert voyant qu'on luy avoit baillé fort et puissant adversaire et que, pour le temps advenir, luy ne ses successeurs ne pouvoient esperer de résister à la France se prouposa d'y pourveoir et profitant dés grandes tribulations du royaulme procura par divers moyens promesses et corruptions de tirer à luy plusieurs gens et officiers par l'entremise desquelx furent faicts les eschanges et permutations qui s'ensuyvent. Le chroniqueur transcrit ici le texte de l'acte, puis il continue Esdiclz eschanges monseigneur le daulphin et messeigneurs ses successeurs se trouverent grandement grévez, car ce qui fut baillé audict conte valoit chascun an XX V mille florins d'or, saulf le plus, et ce qui fut baillé du coslé de Savoye ne valoit pour lors, chascun an que mil V cens florins, et aujourd'hui vault moins Et aultres lésions y a, qui seroient trop longues à reciter, que l'on pourra mettre en avant quand besoing sera.

La mauvaise humeur, le fiel percent à travers ce peu de mots. Qu'importe ? le pacte était irrévocable. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que, lorsque le Comte-Vert crut aller prendre possession du Faucigny la population de cette province se leva en masse et lui opposa une sérieuse résistance. Vainement le prince essaya de démontrer aux rebelles la folie d'une pareille conduite force lui fut de recourir à la voie des armes. Je vais faire connaître d'après les comptes d'Aymon de Challant et de Nicod François, trésoriers de guerre, les détails des deux expéditions que nécessita la réduction des redoutables montagnards à l'obéissance de la maison de Savoie.

Le Faucigny n'avait pas tout-à-fait alors les mêmes limites qu'aujourd'hui. Il se composait de dix châtellenies, savoir Faucigny, Bonneville, Cluses, Sallanches, Bonne Flumet Samoens, .Ghâlillon Montjoie et Crêt-d'Oz. Le mandement d'Hermance bien que situé au bord du Léman, et enclavé dans des possessions étrangères, figurait parmi les dépendances féodales de ce pays.

Quoique le comte de Valentinois, gouverneur-général du Dauphiné, eùt immédiatement après le traité d'échange, ordonné aux Faucignerans de passer acte de soumission au comte de Savoie ils ne firent aucun cas de cette injonction loin de là ils hâtèrent leurs préparatifs de guerre et finirent par prendre une attitude des plus menaçantes. Disons que le comte de Genève les soutenait ouvertement et qu'ils comptaient sur l'appui secret du roi de France et du duc de Bourgogne. Voyant que les moyens de persuasion n'aboutissaient à rien le Comte-Vert résolut d'en venir aux voies extrêmes.

Les documents qui me servent de guide mentionnent d'abord un nombre considérable de messagers envoyés à la hâte dans toutes les provinces de la Savoie et jusqu'en Italie et en Allemagne pour signifier aux grands vassaux aux syndics des bonnes villes aux baillis et aux châtelains les ordres du prince concernant l'expédition cela s'appelait la notification des cavalcades (notificalio cavalcatarum).

En attendant que l'armée se formât ce qui devait ̃ prendre nécessairement beaucoup de temps des explorateurs dirigés vers les principaux points du pays rebelle, cherchaient à bien reconnaître les positions de l'ennemi à étudier son plan de défense, à s'enquérir de l'état de ses forces de la nature de ses ressources.

Enfin l'on put commencer les opérations.

Former aussi exactement que possible le blocus de la contrée, voilà ce qu'il fallait tâcher de faire avant tout. Et en effet plusieurs articles des comptes précédemment cités nous apprennent qu'on établit des gardes sur chacun des nombreux passages des vallées de Flumet, de Beaufort, de St-Maurice-en-Tarentaise de Courmayeur, de Martigny, d'Abondance et de St-Jean-d'Aulps. En s'aidant d'une carte le lecteur peut voir qu'en interceptant ces cols on enserrait la plus grande partie du Faucigny dans un vaste demi-cercle ayant son ouverture tournée au couchant. De ce côté-là on ne pouvait, à la vérité clorre directement les issues, car on avait entre soi et le pays ennemi les états du comte de Genevois mais on remédia à cet inconvénient en tenant bloquées les terres de ce prince elles-mêmes, c'est-à-dire en échelonnant des troupes tout le long du Rhône, depuis le pont d'Arlod jusqu'à Seyssel et en plaçant de bonnes garnisons à Chanaz Albens, Cusy, Châtelard-en-Bauges Conflans Ugines et Faverges. On ne se contenta pas de ces précautions des barrières furent jetées sur toutes les routes et sentiers du Jura, et notamment à Chàtillon-en-Michaille, à St-Cergues, à Gex à St-Claude afin de repousser tous les convois de sel, de fer et de victuailles qui auraient pu venir de la Bourgogne et être adressés aux révoltés. Examinons maintenant de quels éléments se compose l'armée d'invasion.

C'est à Genève que le Comte-Vert a établi son quartier-général la campagne s'ouvre en mars 1355. Les hommes d'armes (gentes armorum) se présentent les premiers. On donnait ce nom aux vassaux de noble race montés sur des coursiers ou sur de grands chevaux de bataille et couverts de fer de la tête aux pieds. Parmi ces vassaux, les uns venaient seuls ou accompagnés de quelques frères d'armes; les autres, précédés d'un pennon ou étendard conduisaient avec eux une quantité plus ou moins considérable d'arrière-vassaux armés aussi de toutes pièces ceux ci formaient la cathégorie des bannerets ceux-là celle des bacheliers. Tout homme d'arme quelle que fùt du reste sa fortune, pouvait aspirer à la dignité de chevalier (milicia) car cette éminente distinction était la récompense exclusive de la loyauté et de la valeur les deux classes des bannerets et des bacheliers offraient donc proportion gardée un nombre à peu près égal de chevaliers (milites) de là les qualifications de milites bannereli et de milites bachalarii employées à chaque instant. On appelait écuyers (scutiferi) les individus qui s'attachaient à la personne d'un chevalier ou d'un haut baron, soit afin de mieux apprendre le métier de la guerre soit à cause de la médiocrité de leurs ressources. Parmi les hommes d'armes accourus sous les drapeaux du Comte-Vert je remarque les noms les plus illustres de la Savoie, du Chablais, du Bugey, de la Bresse, du pays de Vaud. J'y trouve par exemple le sire de Villars, chevalier banneret, ayant sous sa bannière cent-vingt-sept hommes d'armes y compris quinze chevaliers bacheliers le sire de Grandson, chevalier banneret, ayant sous sa bannière vingt-quatre hommes d'armes, y compris un chevalier bachelier le sire de la Balme, chevalier bachelier, ayant sous sa bannière vingt-trois hommes d'armes, y compris trois chevaliers bacheliers le sire de Varax chevalier banneret, ayant sous sa bannière vingt-cinq hommes d'armes, y compris un chevalier bachelier le bâtard de Savoie, Humbert, sire de Hautvillars et des Molettes chevalier banneret, ayant sous sa bannière seize hommes d'armes les sires de Challant, de Viry, de Chatillon d'Apremont, etc., etc., tous chevaliers bannerets conduisant avec eux qui six qui huit qui dix, qui douze combattants.

Il y a plus, une foule de seigneurs non bannerets et conséquemment simples bacheliers, toutefois vassaux immédiats du prince marchaient à la suite des baillis qui étaient comme on sait, des officiers préposés à la surveillance militaire des provinces. Ainsi, Jean de Blonay, bailli de Vaud tenait sous ses ordres cent-vingt-deux hommes d'armes Arnaud d'Aigremont, son lieutenant, en avait dix-sept; le sire de la Sarraz, bailli de Chablais, commandait à cent-dix-huit cavaliers de son bailliage et à cent autres venus des pays voisins etc.

Outre les feudataires nobles ci-dessus désignés, on comptait dans l'armée du comte de Savoie un certain nombre de gens à cheval fournis par les villes et les bourgs. En voici l'énumération

Chambéry, 30 Montmélian 12 – Aiguebelle
10 Conflans 12 Ugines 18 – Chatelard-en-
Bauges, 11 Le Pont-de-Beauvoisin, 8 Saint-
Genis, 10 Yenne 8 Seyssel 15 Thonon
8 Evian 15 Saint-Maurice-d'Agaune 15
Villeneuve-de-Chillon, 10 Tour-de-Vevey, 10
Vaux-le-Ruz, 3 Roue 10 Romont 13
Mont et Rolle 9 Morges, 6 Nyon 7.
Enfin, plusieurs seigneurs étrangers, tels que le comte de Gruyère lui cinquante deuxième le sire de Neuchâtel, lui quatre-vingt-unième le sire de Raon lui trentième, étaient venus prendre part à l'expédition. Ce devait être une belle chose à voir que cette forêt d'hommes d'armes adoubés de toutes pièces, mais revêtus d'armures diverses et marchant sous des bannières aux couleurs variées qui voletaient au vent.

Quant à leur salaire, on l'avait réglé ainsi les chevaliers bannerets prenaient 20 florins d'or par mois les chevaliers bacheliers, 15; les simples vassaux, 7; les gens d'armes étrangers 10. Le florin équivalait, en ce temps-là, à 20 francs environ de notre monnaie. A la suite des hommes à cheval, formant la partie essentielle de l'armée on voyait se déployer les clients, ou gens des communes, qui marchaient à pied sous leurs étendards respectifs. Les habitants du Chablais du pays de Vaud et du pays de Gex avaient été eux seuls, mis à réquisition.
Voici le chiffre des combattants fournis en cette circonstance par chaque localité Thonon Aulps
et Abondance 2,300 Evian et Féterne 1 ,200 –
Chillon et Villeneuve, 150; St-Maurice-d'Agaune
420 Monthey, 500 Conthey et Saillon 1,400
St-Branchier, 1,200; – Tour-de-Vevey 1,700
Châtel-St-Denis 400 – Nyon et Prangins 300
Mont 160 Morges 300 – Roue 120
Romont, 300 Moudon 120 – Yverdon 350
Les Clefs 240 Versoy, 350 Agié, 350
Gex et Florimont 1,260. Total: 14,120.
Chaque piéton recevait un denier gros tournois par jour ( 1 franc et 70 centimes ).

Pour assurer le succès de son entreprise, le Comte-Vert avait fait venir d'Italie neuf compagnies de brigands ( brigandi, fantassins mercenaires) commandées par les connétables Martin deBegnasc, Ruffinet de Pecio, Brunet de la Rovère, Barthélemi et Jean de Cornesio Ribaud de Provane Frellin de Guerso Bellold de Plaisance et Etienne d'Argentière. Chacune de ces compagnies ou bannières (banderie) comportait vingt-cinq hommes; quatre d'entre elles se composaient d'arbalétriers payés à raison de quatre florins et demi par mois, et les cinq autres de pavoisiers ne prenant que quatre florins. On appelait pavoisiers ou pavescheurs (pavisarii pavenses pavesani) certains piquiers portant des pavois ou boucliers très hauts et très larges derrière lesquels ils s'abritaient eux et les gens de trait.

Vers les premiers jours de mars l'armée était au complet. On commença les opérations par le siége du château d'Hermance.

Comme ce château ne pouvait être pris que du côté du lac le Comte-Vert fit venir de Gênes plusieurs charpentiers de marine qui, s'adjoignant des artisans du pays, réparèrent la grande galère de Chillon construisirent une galère moindre toute neuve et mirent à flots un certain nombre de bateaux moyens.

Pendant ce temps, dix-sept charpentiers habiles, sous la direction d'un ingénieur fribourgeois appelé maître Jean s'occupaient soit à Genève soit à Versoy, a mettre en état les engins les truies et les autres machines destinées au siège. Ces charpentiers prenaient chacun trois deniers gros tournois par jour à titre de salaire et maître Jean, le double.

D'autre part, de nombreuses bandes de manœuvres travaillaient sans relâche à extraire et à tailler en forme de boulets les pierres que devaient lancer les engins. Ce fut un damoiseau nommé Guigues de Soumont qui eut charge de présider à toutes ces dépenses les comptes qu'il rendit à ce sujet énoncent que pour réduire la place, il fallut construire des beffrois, et faire venir de la Lombardie cinq maîtres mineurs y compris leur chef appelé Martin de Lanzo, qui, se joignant à vingt autres mineurs du Chablais contribuèrent beaucoup au succès de l'opération.

Hermance fut pris au commencement de juin. Dans l'intervalle, les troupes du Comte-Vert avaient tenté inutilement de s'emparer du pays rebelle nous ignorons complètement ce qui se passa entre les deux armées mais nous pouvons juger par le nombre des chevaux tués ou estropiés (morlui aut affollati), à raison desquels le prince dut payer des indemnités à ses aidants et à ses vassaux que les montagnards reçurent durement leurs adversaires.

On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici un résuiné des estimations qui furent faites des chevaux en question lesquelles forment deux chapitres dans le compte relatif à l'expédition dont il s'agit je veux dire la première expédition.

Un cheval à 14 florins – douze à 25 – dix à
30 deux, à 32 – sept à 35 – deux, à 38
sept à 40 – un à 45 – deux à 50 – un à 65
– un à 70 – un à 75 – sept à 80 – nn ,>à 90
cinq à 100 cinq à 120 un à 130 un
à 140; – un, à 180.

Quand on réfléchit que le florin d'or valait alors environ 20 francs de notre monnaie, on voit que le prix de quelques-uns de ces chevaux de bataille était assez considérable.

L'insuccès de la tentative du Comte-Vert pour s'emparer du Faucigny ayant donné lieu à des négociations les parties belligérantes convinrent de s'en rapporter à ce qui serait décidé par le roi de France. Chacune d'elles envoya donc des plénipotentiaires à Paris de la part du comte, ce furent Galois de la Baume avec trois chevaliers; le sire de Grammont avec un chevalier le sire de Saint-Amour et le sire de Saix. Mais l'obstination des montagnards à refuser obéissance à leur nouveau maître rendit cette démarche inutile il fallut recourir derechef à la voie des armes.

Ici se présentent les détails de la seconde expédition qui nous révèlent des faits analogues à ceux que l'on connaît déjà. Cette fois-ci, les hommes d'armes n'appartiennent pas exclusivement'au pays de Vaud, au Chablais, au Bugey ils arrivent aussi de la Savoie proprement dite on y voit figurer les sires de Miolans de Chevron, d'Aix, de Conflans, de la Ravoire, d'Aiguebellette, etc., la plupart chevaliers bannerets accompagnés de six huit dix, douze quinze vassaux qui plus qui moins tous rétribués à tant le mois, comme est dit précédemment, et formant un effectif de 900 chevaux.
Les cavaliers armés de toutes pièces fournis par les villes et communes s'échelonnent ainsi que suit
Chambéry, 40 Montmélian 20 Tarentaise 40 –
Maurienne, 30 – Ugines 10 Saint-Genis 10 –
Conflans, 10 – Faverges 10 – La Rochelle 10
le Châtelard 12 Cusy, 6 – Monlfalcon 14 –
Yenne, 8. Total 220.

Quant aux gens à pied ou clients en voici l'état
Chambéry 800 Montmélian 500 Tarentaise
1,100 Maurienne 900 Aiguebelle 200 La
Rochette 200 Conflans 200 Ugines, 400
Faverges, 300 Entremont, 240 Montfalcon
500 -Cusy, 200 le Bourget et St-Hyppolite, 400
Yenne et Chanaz 500 – le Pont-de-Beauvoisin
400 St-Genis 500 Pierre-Chàtel Rochefort
Virieu, Chàteauneuf, 1,500; Nyon, 60 Morges,
80;– Roue, î 20 Romont 100 -Yverdon, 350;
Moudon 400 Aubonne 60. Total 10,010.
Avec ces nouvelles forces le Faucigny fut occupé. Peut-être usa-t-on à cet effet de quelque slralagème car je trouve dans je ne sais quel article des comptes d'Aymon de Challant et de Nicod François, que l'on dépensa 9 florins pour l'achat de deux bannières aux armes delphinales destinées ad faciliorem introilum lerre Foucigniaci.

Quatorze chevaux seulement périrent lors de cette seconde expédition, qui se termina à la fin de juin 1355, époque à laquelle les troupes du prince occupaient toutes les places et tous les châteaux du pays conquis.
Les dépenses des deux expéditions forment dans les comptes ci-dessus cités un total général de 216,095 florins d'or. Il faudrait pouvoir ajouter à ce chiffre les sommes employées ainsi qu'on l'a vu ailleurs par le damoiseau Guigues de Soumont pour la construction ou réparation des machines de guerre employées au siège d'llermance.
Je parlerai d'abord des grosses machines de jet usitées au moyen-âge. Malgré leur immense variété et leurs dénominations aussi diverses que singulières elles étaient toutes construites d'après le même principe celui de la fronde. Dans ces machines la fronde au lieu d'être mise en jeu par le bras de l'homme fonctionnait au moyen d'une grande bascule, tenant à l'une de ses extrémités la fronde elle-même et ayant à l'autre un poids destiné à la faire trébucher. De là le nom de trébuchet que l'on donnait à quelques-uns de ces engins. La force des machines en question dépendait donc et de la longueur du balancier et de la consistance du poids. L'usage de ces instruments de destruction avec lesquels on pouvait lancer des pierres énormes, au dire des historiens et des chroniqueurs se maintint longtemps à côté de celui des armes à feu au XVe siècle, le mangonneau et la truie marchaient de pair avec la bombarde et le mortier. C'est ainsi qu'en 1433 Pierre Masuérius maître des artilleries du duc de Savoie faisait fabriquer à Bourg-en-Bresse, pour le compte d'Amédée VIII, non-seulement plusieurs grosses bombardes mais encore quatre grands engins savoir deux couillards un mauvoisin et une ruine. L'inventaire des pièces tant en bois qu'en fer dont se composaient ces engins, prouve qu'il y avait entre eux assez peu de différence, et pourrait fournir au reste les

TROISIEME NOTICE.
DES MACHINES DE GUERRE.

éléments les plus exacts à quiconque serait curieux de calculer leur portée je me contenterai d'extraire de ce document les principaux détails de la structure de l'engin appelé la ruine nom qui lui venait de ce qu'effectivement on s'en servait pour ruiner les remparts faire brèche aux murailles abattre les tours etc., quia ducebat magnam ruinam ad loca villas et castra ubi conducebatur.

C'est d'abord une énorme colonne en chêne de vingt-huit pieds de haut assujettie sur une grosse poutre enchassée elle-même par ses deux bouts dans deux pièces de bois de trente-deux pieds chacune qui, à leur tour sont liées l'une à l'aide de deux traverses de vingt-deux pieds, de telle façon que la colonne susdite a toutes les garanties possibles de solidité.

Au sommet de cette colonne il existe un pivot ou essieu sur lequel se balance et fait la bascule une autre grande pièce de bois longue de vingt-cinq pieds appelée la perche de l'engin (pertica ingenii) laquelle est renforcée par deux bras de fer qui y sont assujettis au moyen de trois cercles de même métal.

A la perche dont il s'agit vont s'accrocher d'un côté la fronde de l'engin et de l'autre deux caisses ou arches qu'on remplit de sable ou de cailloux, et qui par leur poids doivent faire jouer la machine.

Une corde appelée la grande chandelle (magna candela ), liée à un anneau situé un peu au-dessous de celui qui retient la fronde sert à élever l'extrémité opposée de la perche là où sont attachées les deux caisses ci-devant désignées. Cette corde va s'enrouler sur un tour muni de deux grosses roues d'emiron cinq pieds de diamètre. Quand l'engin est ainsi dressé un frein le retient dans cette position, et la grande chandelle s'enlève. La fronde est successivement étendue sur un ais creusé en forme de rigole appelé canal de la fronde ( canale fronde) par ce canal on fait rouler dans la poche de ladite fronde la pierre ou le boulet que la machine doit lancer. Au moment convenable on touche une détente; le frein se lâche la perche relevée par le poids des caisses, fait vivement la bascule; la fronde joue et le projectile; décrivant en l'air une courbe va frapper son but. Voilà en somme l'idée qu'on se forme des engins construits par Pierre Masuérius lorsqu'on a parcouru les inventaires contenus in extensum dans les comptes de cet officier. Cette idée est confirmée d'ailleurs par les dessins qu'offrent çà et là les manuscrits du temps et les anciens recueils de gravures dessins dont quelques-uns ont été reproduits par Juste Lipse à la suite de son traité de la milice romaine.
Je ne dois pas oublier de dire que chaque engin devait avoir devant soi un solide manteau en charpente destiné à le protéger contre les coups de l'ennemi. a •
Pour ce qui est de la manière d'attaquer et de défendre les villes et châteaux je ne crois pouvoir mieux faire que de reproduire ici quelques-uns des enseignements que nous a transmis la célèbre Christine de Pisan dans son livre des faicls d'armes el de chevalerie dont il existe une rarissime édition de 1488, et que l'on trouve manuscrit dans différentes bibliothèques de l'Europe.

Après avoir, au commencement de la seconde partie de ce curieux ouvrage, expliqué d'après Végèce de quelle manière se doivent construire les murailles des forteresses, l'auteur énumère toutes les choses nécessaires aux assiégés pour qu'ils se puissent bien défendre. On y voit figurer en premier lieu force provisions Lié, farine, biscuit, vin vinaigre, verjus, sel huile, beurre lard orge avoine fèves haricots viande salée de bœuf, de mouton, de porc, poisson salé, volailles de toute espèce, bois, charbon épices et médicaments, pots de terre écuelles de bois grandes et petites à foison chandelles tourteaux, lanternes et fallots suif et graisse chaudières seaux cuves et cunelles moulins à bras ais menus et gros cuirs cordes fil aiguilles, etc., etc.

Plus loin s'échelonnent un bon nombre de piques d'ares d'arbalètes à croc d'arbalètes à tour de carreaux, de viretons de dondaines, de flèches de sajètes, de nerfs de bœuf, de courroies, de pelles, de pioches, de pieds-de-chèvre de pieus de pavois de haches et hachereaux, de gouges de maillets etc. etc.
Sur les remparts on entasse force fagots d'épines force cailloux force étoupes poix huile souffre et autres matières inflammables, force pierres et cailloux tonneaux pleins d'eau et autres objets propres à jeter le désordre parmi les assiégeants, adfin que se,les ennemi approchoyent de trop près on les leur lancast contreval sy que ils en eussent les yeulx et la bouche tous plains, et que les plus hardys en fussent acraintez. Sur les remparts encore il convient de dresser des engins en quantité suffisante, tels que bricoles et couillards pour rompre et écraser les machines des assaillants.

Christine de Pisan explique ensuite tout ce qu'il faut faire quand on veut attaquer une place forte. Et d'abord il est nécessaire d'avoir deux grands engins deux engins moyens du genre de ceux qu'on appelle volants quatre couillards et plusieurs canons jetant des boulets de deux cents à cinq cents livres les armes à feu commençaient alors à prévaloir sur les anciennes armes neuroballistiques.

Viennent successivement les manteaux destinés à protéger les machines et les gens de trait savoir six grands manteaux de trente pieds de haut, de douze pieds de large et de quatre pouces d'épaisseur deux grands manteaux de seize pieds de haut de vingt-trois pieds de long et de six pouces d'épaisseur huit grands manteaux de dix-huit pieds de haut de trente-six pieds de long faits en poutrelles d'un demi-pied d'épaisseur et spécialement affectés à la protection des engins dix petits manteaux à guichet pour les canons quatre légers manteaux à roues et deux manteaux à pointes.

L'auteur regarde en outre comme indispensable que l'on dresse devant la place un chat-à-1'arbre et un beffroi pour la construction desquels on emploiera quatre cents toises au moins de bois équarri un millier de gros ais deux ou trois milliers de planches et six mâts de soixante à quatre-vingts pieds de long.

Il conseille de plus de faire deux bastilles en manière de boulevars, c'est assavoir deux haultz édiffices que l'on faict de gros trefz si haultz. que l'on veult et que l'on asseoit sur roues. Puis il aborde des détails qui ne sont pas sans intérêt sur l'emploi des différentes machines mentionnées par Végèce et notamment sur l'usage du bélier. Le bélier ou mouton dit-il est faict de gros marien ( de grosses fustes ) en guise d'une maison sur laquelle on cloue cuirs crus adfin que le feu n'y puisse prendre et en icelle est un grand tref ( une grande poutre ) qui a le bout garny d'un fer massif et est pendu à une chaisne, tellement que ceux qui sont dedans peuvent bouter et retirer ledict tref et en donner grands coupz contre le mur en la manière d'un mouton qui recule quant il veult férir.

Revenant au rôle des assiégés Christine de Pisan redit à ses lecteurs plusieurs stratagèmes de guerre déjà connus des anciens et enseigne en particulier en quoi consistait l'instrument appelé loup espèce de tenaille dont on se servait pour empoigner le bélier et rendre ses mouvements impossibles.

J'ai joint à ce mémoire quelques figures extraites les unes du traité inédit de Paolo Santini De machinis bellicis, les autres d'un précieux recueil de gravures sur bois existant à la bibliothèque publique de Chambéry les autres enfin du Poliorcelicon de Juste Lipse elles serviront à rendre plus sensible ce qui a été dit précédemment.

Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France Mémoires de l'Académie royale de Savoie
De l'organisation militaire: au moyen âge, d’après des documents inédits, par M. Léon Ménabréa[center]

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