Lô K'APOÉ

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Lô K'APOÉ

Message par lebeaujus le Ven 9 Sep - 9:30

Lô K'APOÉ (LES RUMILLIENS)

(Dialecte de Rumilly.)

On di kë kan lôs énemi
Vnïirôn pë prêdre ntré moralïe,
On di k' la peûrtã de Emëlïy
Etaï fromâ p'r onnâ pasnalïe.
Mai la bétïe kë fâ tiou, tiou,
Prenïive ce p'r onnâ sarralïe;
Le poé d'Éinn'ey, k'étaï pâ fou,
Féï son dédïon de çtâ pasnalïe.

Refrain.

Traduction littérale. — On dit que quand les ennemis vinrent pour prendre nos murailles, on dit que la porte de Rumilly était fermée par (au moyen d') une carotte. Mais la tête qui fait tiou, tiou, prenait cela pour une serrure; le porc d'Annecy qui n'était pas sot, fit son déjeuner de cette carotte.

On di kë dzô l' pon d'la Cordi,
Tote lé né, y avaï de rnôlïe
K'allivô pë d'dïein ntrô corti
Gâtâ lô tïu, lô poï, lé fôlïe.
Avoé d' bâton farrâ p' lô bë,
On di kë n's in toâ çté crapiaute.
Ion d'Einn'ey, kë s' trovisse tïë,
Rê k' d'on cou de groê lé tuiss' tote

Refrain.

Traduction littérale. — On dit que dessous (sons) le pont de la Corderie, toutes les nuits, il y avait des grenouilles qui allaient par dedans (dans) notre jardin gâter les choux, les porreaux, les feuilles. Avec des bâtons ferrés par les bouts (à chaque bout), on dit que nous avons tué ces vilaines bêtes. Un Annecien qui se serait trouvé là, rien que d'un coup de groin, les aurait toutes tuées.

« Rmëlïy, rê-të, u bin t'é pardu ! »
Dzivô rlô kë vnïivô p' 15 prêdre.
« Eiun'ey, Çhambéïry s' bin rêdu :
« Parkaï n' vodrâ-të pâ të rèdre ? »

Mai ntrô borGeaï dzirôn : « K'apoé ?
« Rlô d' Çhambéïry son d' seûdâ d' palïe,
« E rlô d'Einn'ey n' vâlïon pâ mai
« Kë l' poé kë n's a mdïa ntrâ pasnalïe ! »

Refrain.

Traduction littérale. — « Rumilly, rends-toi, ou bien tu es perdu ! disaient ceux qui venaient pour le prendre. Annecy, Chambéry s'est (se font) bien rendu (s); pourquoi ne voudrais-tu pas te rendre? — Mais nos bourgeois dirent : Quoi après ? (Quand mime?) Ceux de Chambéry sont des soldats de paille, et ceux d'Annecy ne valent pas plus que le porc qui nous a mangé notre carotte. »

On sâ k'al avô tambornâ
K'on ne devéï pâ se lanterne,
Pêdê la né, s'alla prom'nâ,
Sénon k'on no ptâve ê caserne.

Mai se p' c â nô sin sorti,

Sê kë ntrà lanterná n's almisse,
Etaï eraïtâ kë l' poé d'Einn'ey
Vnïisse ptâ l' nâ dzô, s'al u visse.

Refrain.

Traduction littérale. — On sait qu'ils (qu'on) avaient tambouriné qu'on ne devait (que nous ne devions) pas, sans lanterne, pendant la nuit, aller se (nous) promener, sinon qu'on nous mettait [mettrait) en prison. Mais si pour certains besoins nous sommes sortis, sans que notre lanterne nous éclairât, c'était crainte (de crainte) que le porc d'Annecy ne vînt mettre le nez dessous, s'il l'eût vu.

La sêtinëllâ de dsu l' pon,
Kë s' vëlïive, arma de s'n halbârdà,
On Jôr dzâ à çakin luron
K' volaï passa magrâ la gârdà :
« S' t'arcal', de t'accrôçh', é d' t'avnïo ;
« S' t' vin, de te clïoutr' à la moralïe;
S' te reste dvan maï, de te mdïo,
Cmê l' poé d'Einn'ey mdïa ntrâ pasnalïe.

Refrain.

Traduction littérale. — La sentinelle de dessus la pont, qui se veillait (qui était en faction sur le pont), armée de son (sa) hallebarde, disait un jour à certain luron qui voulait passer malgré la garde: Si tu recules, je t'accroche, et je te tire à moi; si tu viens (si tu avances), je te cloue contre la muraille; si tit restés devant moi, je te mange, comme le porc d'Annecy mangea notre carotte.

Ion k'u l'ôdre de n' pâ beùGi,
Kant é 15 mtirôn sêtinëllâ,
Dzâ à sa mare d' 13 moçhi,
P' fair' yi k' al 'taï garda fidëlâ.
Ion d'Emn'oy n'arë pâ fai cein :
Non pâ s' moçhi kant é 'n on fautâ,
(Rlô fotu poé son pi k' lô çhin) —
Éz on P nâ tojor plïê de crôtâ.

Refrain.

Traduction littérale. — Un qui eut l'ordre de ne pas bouger, quand ils le mirent en faction, dit à sa mère de le moucher, pour faire voir qu'il était un gardien fidèle. Un Annecien n'aurait pas fait cela : au lieu de se moucher quand ils en ont besoin, (ces fieffés cochons sont pires que les chiens), ils ont le nez toujours plein de crotte (morve).

" A mon s'côr, pâre, dépaçhi ! »
Dzive l'êfan de ntron grou Nainô,
« A mon s'côr, d'aï fai dou prèznïi,
« Mai çlô çhampêtre-tïë m'einmènôn. »
Le pâr' kë vnïa, lé féï sauva ;
Jamai no n' lés in viu jusqu'ore.
'Tont-é d'Einn'cy? De n'u sai pâ,
Mai n's y in de ein lé vëï ein corre.

Refrain.

Traduction littérale. — « A mon secours, père, dépêchez-vous ! disait l'enfant de notre gros Antoine, à mon secours, j'ai fait deux prisonniers, mais ces animaux-là m'emmènent. » Le père qui survint, les fit sauver.
Jamais nous ne les avons vus jusqu'à présent (depuis). Etaient-ils d'Annecy ? Je ne le sais pas, mais nous l'avons dit en les voyant courir.

Ntrô borGeaï k' n'avô poè d' canon,
Ni d'âtrâ mitralïe kë d' pirre,
P' fair' vi k'é nein avô kâkzon,
Firôn brankâ to plïê d' borrire ;
E jamai rê n'avaï fai mieû
Kë çlô canon é çtâ mitralïe.
Le poé d'Einn'ey 'n ô bin tan peu
K'é manqua rangliâ ntrâ pasnalïe.

Refrain.

Traduction littérale. — Nos bourgeois qui n'avaient point de canons, ni d'autre mitraille que des pierres , pour faire voir qu'ils en avaient quelques-uns, firent braquer tout plein (placer une grande quantité) de barattes; et jamais quelque chose n'avait fait mieux (plus d'effet) que ces canons et cette mitraille. Le porc d'Annecy en eut bien tant peur (une telle frayeur) qu'il manqua vomir notre carotte.

'T-ou k' t'é, taï, k' passe îtïë ? Répon.
'T-on k' t'é ? dzive ntrâ sêtinëllâ
A l'âno de Beney Tonton,
Kë vnïive onnâ né beyre ein vëllâ.
L'ânô dzâ rê, l'âtro féï foa,
E toa la bétïe du compare !
S' Beney Tonton ein fô fâtïa,
Elô d'Einn'ey plïoriron leû frâre.

Refrain.

Traduction littérale. — Qui est-ce que tu es, toi, qui passe là ? Réponds. Qui est-ce que tu es ? disait notre sentinelle à l'âne de Benoît Tonton qui venait une nuit (un soir) boire en ville. L'âne ne dit rien, l'autre fit feu et tua la bête du compère ! Si Benoît Tonton en fut fâché, ceux d'Annecy pleurèrent leur frère.

Kant à ntré peûrte P poé d'Einn'ey
ô fini de mdïi ntré pasnalïe,
Son maître, pë nô lé paï,
Féï ptâ d' vayron pë ntré sarralïe.


É cru k' lôs êfan de ntron tiou
S' contêt'ron. de çlé bostifalïe.
Mai çli pour' homm' étaï bin fou :
Jamai:. Vayron n' vaudra Pasnalïe.

Refrain.

Traduction littérale. — Quand à nos portes le porc d'Annecy eut fini de manger nos carottes, son maître, pour nous les payer, fit mettre des vairons (poissons) à nos serrures. Il crut que les enfants de notre cochon se contenteront (que les petits de notre cochon se contenteraient) de cette mangeaille. Mais ce pauvre homme était bien sot : Jamais un Vairon ne vaudra une Carotte.

ORIGINE DU MOT K'APOÉ

C'était en 1630. Le roi de France, Louis XIII, venait d'envahir la Savoie à la tête de 20,000 hommes.
Le 23 mai, il met son camp devant Rumilly, et la somme de se rendre. Laissons la parole au modeste et savant historien de cette ville.

« Rumilly ne se laisse point intimider. Elle a même l'air de se moquer de l'appareil menaçant que l'on déploie devant ses murs. Lorsque les parlementaires français viennent la sommer de se rendre, elle refuse fièrement d'ouvrir ses portes ; et comme on cherche à ébranler la résolution des habitants, en leur annonçant que Chambéry et Annecy se sont rendus, E K'apoé? répondent-ils dans leur langage naïf et énergique, Et quoi après? (Et quand même? Qu'est-ce que cela nous fait?).

« Après une lutte désespérée, la place est emportée d'assaut. Louis XIII veut que Rumilly soit traité avec toute la rigueur réservée par les lois de la guerre aux places emportées d'assaut après refus de capitulation. La ville va être saccagée et incendiée, lorsque le maréchal du Hallier qui venait d'apprendre qu'il y avait dans la ville infortunée trois demoiselles de Pesieu de Salagine, ses parentes,dont l'une est religieuse Bernardine, leur fait dire de sortir sur-le-champ de la ville et de se rendre auprès de lui pour échapper aux fureurs de la soldatesque et des flammes. Animées par le sentiment du patriotisme le plus pur, elles font répondre au maréchal qu'elles préfèrent mourir avec leurs compatriotes plutôt que d'abandonner, dans une circonstance aussi fâcheuse, leurs parents et leurs amis.
Cependant la bourgeoisie se rassemble à la hâte, et envoie au quartier général la Bernardine de Pesieu, avec une députation des plus notables de l'endroit. »

Devant la vierge en larmes,
Les Français, dont les rangs soudain se sont ouverts.
En courtois chevaliers baissent ces fières armes
Devant qui si souvent s'inclina l'univers.
A sa voix suppliante, à sa douce éloquence,
Tous sont émus ; leur chef, à sa vive douleur,
Seul demeure insensible ; en vain la noble soeur,
A genoux, à ses pieds, implorant sa clémence,
S'efforce d'arracher le pardon de son coeur :
Il s'est fait un devoir d'assouvir sa vengeance.
Mais dans sa tente, en vain il voudrait retenir
La fille des autels qui donnerait sa vie
Pour changer le destin de sa ville chérie :

« Par la flamme et le fer Rumilly doit périr ;
« Soit donc ! » dit l'héroïne ; « avec mes dignes frères,
« Dans leurs maisons en feu, je retourne mourir. "

A. ces mots, révoquant ses ordres sanguinaires, le généreux vainqueur voit ses preux l'applaudir D'être vaincu par des prières !

(H. THIOLLIER.)

L'ordre d'incendier la ville fut révoqué. Elle en fut quitte pour une heure de pillage. Encore fut-il permis aux habitants de mettre en sûreté dans la maison de Pesieu tout ce qu'ils avaient de plus précieux.


L'origine du mot K'apoé se rattache donc aux plus belles pages de l'histoire de Rumilly ; et c'est avec raison que cette petite ville de 4,000 âmes l'a mis dans son écusson, mais il est à regretter qu'à côté du mot qui rappelait le glorieux souvenir de leur bravoure, les Rumilliens aient oublié le nom des demoiselles PESIEU DE SALAGINE. L'envie, la jalousie, ont pu tourner en ridicule cette patriotique exclamation de K'apoé, comme cela arrive souvent, surtout quand le succès ne couronne pas nos efforts, mais elles auraient été impuissantes à ternir l'éclat de la noble action de cette femme courageuse, car devant une telle abnégation et une telle grandeur d'âme, tout s'incline.

JOSEPH BÉARD

L'auteur des K'apoé est Joseph Béard, né le 25 février 1808 et mort à Rumilly, sa ville natale, au commencement d'avril 1872.


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Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque municipale de Lyon-part Dieu, 2010-23054

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